De l'existence de dieu(x) dans le tram 56 - Gérard Adam

De l'existence de dieu(x) dans le tram 56 - Gérard Adam

18,00 €Prix

Prix Emma Martin

 

Nouvelles, 2013

200 pages
ISBN: 978-2-930333-57-1
18 EUR

Chaque trimestre, Jacques De Decker (écrivain, critique, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique) propose à des écrivains un thème d’actualité et leur demande de réagir par une fiction pour la revue Marginales qu’il dirige.
Gérard Adam a choisi parmi ses textes publiés dans ce cadre, ainsi que dans d’autres revues ou des ouvrages collectifs, ceux qui lui semblaient offrir à la fois une cohérence d’inspiration et d’écriture, et une diversité suffisante pour constituer un recueil conjuguant véritables nouvelles, autofictions et récits autobiographiques plus ou moins transposés.

 

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Sandro Gallarotti, j’avais fait sa connaissance au vénérable hôpital de B* où j’effectuais un stage. Ce matin-là, quand j’ai pénétré pour les perfusions dans la salle d’un autre âge, avec son carrelage fendillé, ses murs d’un ocre terne, ses hautes fenêtres d’où sourdait une lumière anémique et sa trentaine de lits alignés sur deux rangs, un rire gargantuesque m’a cloué sur place. Dans une hilarité aussi générale que singulière en ce lieu, une espèce d’ogre à la tignasse bouclée, vêtu d’un pyjama rouge vif dont la veste s’ouvrait sur une toison de gorille, s’est extrait de son armoire en hurlant « ¡ No pasaran ! »
C’était Sandro.
Quant au condisciple qu’en aucun cas ce vétéran de l’Èbre n’eût laissé passer, à tout le moins sur son corps, fils de notable d’une de nos bonnes cités, lui-même futur notable, il répondait au prénom de Fernand et traînait dans tout l’hôpital une paire de sandales avachies, une mâchoire éternellement crispée qui lui faisait la face pentagonale, une maladresse légendaire, ainsi qu’un ouvrage à la riche iconographie, « How to place a venous catheter ». Il avait réussi là où les phalanges franquistes avaient dû recourir aux chars et aux avions d’Hitler : après l’avoir vu à l’oeuvre sur un compagnon d’infortune, Sandro, son tour venu, s’était défilé en prétextant une urgence vésicale. Depuis lors, Fernand trouvait lit désert et pour cause : dès que les avant-postes annonçaient une blouse blanche, le héros des Brigades s’enfermait dans son armoire et son voisin, monsieur Wang, un vieux Chinois sec comme un bambou, avait pour mission de frapper trois coups pour annoncer le bourreau, deux s’il s’agissait d’un stagiaire anodin.
Devenu le piqueur attitré de Sandro, j’ai passé les heures creuses de mes gardes au fumoir de la salle, à vibrer aux souvenirs de ses exploits et aux débats acharnés qui, dans leur sabir respectif, l’opposaient à monsieur Wang, ex-colonel de Tchang Kaï-Chek et donc ennemi de classe, qu’une longue pratique du taiji quan n’avait pu préserver d’une hypertension maligne.
À leur commune sortie, ascite asséchée, pression stabilisée, les deux jouteurs étaient inséparables. Non seulement ils habitaient le même quartier, mais la nièce de monsieur Wang y tenait La Table du Mandarin, quand la belle-fille de Sandro y avait ouvert La Rosticceria Milanese. Leur premier soin a été de s’y lancer de gastronomiques défis requérant mon arbitrage. Si ce n’est l’indiscutable avantage du Barbera sur les prétendus vins de Chine, de Canard aux mille parfums en Vitello tonnato, de Crespelle alla comacina en Crabe fu hsong, je ne me suis jamais résolu à les départager ; d’ailleurs, je ne pense pas qu’ils y tenaient. Dans la nuit avancée, nous nous raccompagnions l’un chez l’autre, braillant « ¡ Ay Carmela ! », avec un accent dont je ne pouvais discerner s’il venait de Canton ou de Pékin, mais si désopilant que nous nous efforcions de l’imiter, les chants de marche du Kouo-min-tang restant hors de portée de gosiers wallons ou transalpins.
Semblable folklore ne dure qu’une saison. Écoeuré par la grisaille wallonne et par ce que j’éprouvais comme une médiocrité ambiante, j’ai couru l’aventure sous d’autres latitudes, ensoleillées de préférence. Quand, des lustres plus tard, fatigué de tourner en rond sans jamais rien découvrir, je me suis résigné à revenir chez nous pour m’y embourgeoiser, poussant l’assimilation jusqu’à l’infarctus et le triple pontage, que j’ai voulu, nostalgique déjà, revoir le quartier de mes fredaines, on avait désaffecté l’hôpital, Table et Rosticceria s’étaient englouties dans les fondations d’un métro mégalomane qu’on finirait par reboucher.