Le Carré d’Or - Michel Joiret

Le Carré d’Or - Michel Joiret

16,00 €Prix

Roman, 2015
160 pages
ISBN 978-2-9-8070-0022-3
16 EUR
 

Depuis le décès d’Hélène, Maxime Dubreuil, avocat renommé au Barreau de Bruxelles, peine à donner un deuxième souffle à sa vie. Il néglige ses clients, bâcle ses plaidoiries, chasse la jeune femme qui s’est attachée à lui et, noyé dans l’Aberlour, avec pour guide le calepin du grand-père Émile annoté par le père Stéphane, il erre à travers son cher « carré d’or », entre la place Poelaert et l’avenue Louise, en vaine quête de la lumière et des odeurs qui ont enchanté sa jeunesse. Mais, comme lui-même au fond de son verre, le monde entier chavire et Bruxelles n’est pas de reste : inondations, déluges, tornades se succèdent, les processions millénaristes envahissent les rues fissurées, où les arbres arrachés obstruent la circulation. Le Palais de Justice, inondé puis incendié, le renvoie à sa solitude, quand ce n’est à la fontaine du poète foudroyé en pleine jeunesse, « Je t’offre un verre d’eau glacée… »

 

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Maxime Dubreuil dévale le long escalier du Palais, la robe d’avocat hâtivement pliée sur l’avant-bras gauche. Un vent décoiffant disperse des feuilles arrachées aux arbres, des bouts de papier, des emballages usagés, et même des pages de journaux agitées comme des oiseaux fous. Il serre de plus près son habit noir. La journée a été rude aux Assises, et les échanges peu amènes. L’avocat général ne lui a pas laissé la moindre chance. Mohammed Kiddour en a pris pour trois ans ferme. Et au placard le jeune âge du prévenu, les affres de l’immigration, l’environnement peu gratifiant, le vide affectif, la misère… Maxime accélère le pas, pressé d’en découdre avec les salves mugissantes qui lui lacèrent la gabardine et lui plaquent le bas de pantalon contre la peau. D’habitude – il pourrait dire : autrefois –, il quittait le Palais en coiffure de coq, pharaon fanfaronnant, fier comme un vieux lama pétaradant de ses bons mots ! Il se comportait alors comme le ferait un énarque : regards à gauche, à droite, arrêts sur image, sourire assassin au coin des lèvres. Il aimait entendre chuchoter : « C’est Dubreuil, tu connais ? Un tueur, je te le dis… » La vanité qui lui dressait le cou lui permettait aussi d’habiller son immense solitude. »
(…)
Maxime est seul, appuyé contre le parapet, mobilisé par le silence de sa vie. Il cligne des yeux. À quelques mètres, l’entrée de l’école. Les jeunes dandys qui sortent, il les reconnaît : blaser ouvert à la caresse du soleil, pattes d’éléphant, foulard au vent, déjà internistes, urgentistes, capitaines au long cours, bâtonniers, avocats, avocats encore, professeurs de grec, de latin, président d’une multinationale de papiers peints, ambassadeur à Tokyo, directeur d’école, tribun politique… et lui, comme il a poussé dans ce jardin comique ! Toujours aussi pâle, mais d’allure affectée, comme les autres. Avec un souci d’appartenance, il serait vain de le nier. Juriste d’entreprise ? Non. Avocat, lui aussi… Le monde comme l’ouverture d’une audience…
(…)
Maxime Dubreuil s’ébroue. Il veut se frotter les yeux pour chasser ses icônes. Geste malencontreux : quelques feuilles s’échappent de la serviette. Le calepin lui-même menace de choir dans les profondeurs. Un geste brusque et le voilà de nouveau arrimé. Trop tard ! Une nuée de paperasses tourbillonne au-dessus de la cour d’école, caracole dans le plus grand désordre ! On les croirait soûlées d’une liberté nouvelle ; elles descendent, lèchent doucement les hautes fenêtres des classes, flânent un moment dans les rameaux squelettiques des marronniers et touchent comme de maigres chaussons de ballerine les pierres grises de la cour. Immobiles et puis à nouveau requises, Dieu sait pourquoi, par une sorte de convulsion frénétique, elles en sont revenues à leur saison première, celle des arbres, des métamorphoses et des abandons.