En tout ! - Daniel Soil

En tout ! - Daniel Soil

14,00 €Prix
Roman, 2014

104 pages.
ISBN: 978-2-930702-88-9
14 EUR
 

Que fait-on lorsqu’on a 22 ans au début des années 70 et qu'on reçoit sa première affectation de professeur de « morale laïque » ? On est militant des justes causes, on n’a pas le temps d’y réfléchir, alors on y va. Bien sûr, Jean a lu des livres, discuté avec tel ou telle, mais tout de même, préparer du jour au lendemain vingt cours d’éducation civique par semaine !… D’autant que tout vient en même temps, une petite amie piquante admiratrice des kibboutz, la mère de celle-ci qui le trouble, des élèves contestataires parmi lesquels Noureddine, un fervent Palestinien, une mission au Maghreb en faveur d’activistes clandestins…
Le décor est tracé, où va déferler un drôle d’amalgame : caresses et débats, émois et invectives, passion et politique. Au bout du tumulte, un voyage à Gaza, sous l’ombrelle d’une femme mûre.
Un roman incisif, qui rappellera nombre de « faits d'armes » aux anciens combattants post-soixante-huitards et fera découvrir aux nouvelles générations que leur droit à la parole fut le fruit de risques, de luttes et d'hésitations.

 

Lien de l'ebook

– Noureddine est renvoyé
Comment est-ce possible ? Le discret Noureddine ? Lui qui semble sorti d’une Bible illustrée ? lui qui inspire à Elvire une curiosité certaine, à force de m’être fait auprès d’elle l’avocat de sa douce ténacité en faveur de la Palestine ? Un renvoi ! Est-ce lié à sa prise de parole lors du débat sur Fedayin ? (…) Cette décision apparaît bien comme une mesure de pure xénophobie. (…) À ce moment déboule Samuel, tout essoufflé
– inacceptable, ce renvoi
– il faut tirer un tract cette nuit même, le distribuer dès la première heure devant la boîte… appeler à la grève dès la fin de la récréation, on ne monte pas en classe
Samuel énumère les tâches, les répartit – les sionistes savent y faire quand il s’agit d’agir vite et d’être efficace, on sent chez Samuel une longue pratique à l’Hashomer Hatzaïr –, il réfléchit, dirige, entraîne à l’action, bientôt deux douzaines d’élèves déboulent au studio, (…), on décapsule le coca, un tract se rédige à la hâte (…)
« Abu Zeit est renvoyé. Il aurait eu une « mauvaise attitude ». Renvoyer un élève est la meilleure façon de le rejeter avec ses problèmes au lieu de l’aider, ce qui est pourtant l’objectif de l’école. Rejoignez la lutte !… »

 

*


Le militant se dirige vers les fenêtres, entrouvre les persiennes, dégage les loquets, pousse les panneaux de vieux bois jusqu’aux gargouilles de retenue et voilà l’air qui rafraîchit nos têtes d’hiver, coiffées de bonnets en laine vierge. Un ample panorama s’offre à nous vers les collines. Mais le regard du militant s’attache plutôt au front d’Anna, dont le faste éclate en pleine lumière. Il se détend, gagné par une sympathie certaine, je le sens prêt à nous parler, après avoir remercié pour l’acheminement des liasses. D’abord il aborde la question posée par moi. L’enseignement en Tunisie a connu un vrai développement depuis l’Indépendance, mais son contenu reste désespérément marqué par l’idéologie de la bourgeoisie francisante. Puis il répond à Anna. Les Tunisiens juifs sont comme tous les autres Tunisiens – et comme tous les Hommes – forgés par leur être et leur conscience de classe
– vous pourrez peut-être rencontrer un Juif éminent qui est… un de nos dirigeants
– merci, mais ce n’est pas ma question, ose Anna
Le militant ne semble pas prêt à prolonger un débat qu’il juge sans doute trop général. Ses préférences, on le sent bien, le portent plutôt à nous conseiller l’écoute des bergers noueux, ceux qu’il rencontre lors de ses longues marches, ceux qui savent rester immobiles, assis sur les murets de pierre longeant les routes et qui n’échangent que quelques mots, scrutant leurs moutons et sachant les dénombrer au seul bruit des multiples clochettes qui tintinnabulent dans la pénombre, une fois la transhumance achevée. Anna lui parle de l’Hashomer Hatzaïr, de la lutte de libération du peuple juif, mais ceci ne suscite de sa part qu’une écoute polie. Quand je parle de mon métier à Ixelles, le comité, la pédagogie nouvelle, il semble plus intéressé.
– nous aurons besoin de votre expérience après la Révolution.