Madame Cléo - Michel Joiret

Madame Cléo - Michel Joiret

17,00 €Prix

Une première version de « Madame Cléo » (restée inédite) avait obtenu sur manuscrit le Prix Hubert Krains

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"Madame Cléo" a obtenu le 15 novembre 2012 le Prix littéraire du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles

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"Madame Cléo" a également figuré parmi les 10 finalistes du Prix Marcel Thiry – Ville de Liège

 

Roman, 2011
166 pages
ISBN 978-2-930333-41-0
17 EUR
 

Chassé par sa femme, le narrateur quitte le domicile conjugal pour arrêter sa voiture quelques mètres plus loin. Dans son hébétude survient le souvenir d’une vieille amie de son père, qui a marqué toute son enfance d’une empreinte ambiguë et a sans doute conditionné l’adulte qu’il est (si peu) devenu.
À la lumière de ce personnage, toute une vie défile en pagaille, depuis les premiers vagissements durant la guerre de 40 jusqu’à cette trahison d’une autre femme, cette plongée dans le marasme psychique, ce meurtre, en Tunisie, dont on peut se demander s’il a vraiment eu lieu ou n’était qu’un fantasme…

 

Lien de l'ebook

Et, vous, Madame, l’aviez-vous décelée, cette angoisse ? C’est probable. Je ne sais à quelles lignes de mon visage, vous vous approchiez de moi, vous me preniez la main dès lors que nous nous enfoncions sur les chemins de l’été durcis par le soleil. Mes sandales perdaient leurs sangles ; vous vous baissiez alors et, à genoux, fixiez la lanière en prenant bien soin de ne pas pincer la chair nue.
J’aimais ainsi vous voir à mes pieds, j’aimais aussi respirer votre parfum têtu, suivre les courbes souples du turban qui nouait votre chignon, et je me penchais même pour surprendre les globes de vos seins pourtant retenus par une robe strictement ajustée. Quand vous vous redressiez, un même sourire égal éclairait votre visage et vous feigniez de ne pas découvrir l’incarnat de mes joues. Je m’empourprais pour rien, vous le savez bien ! La moindre question, l’apostrophe la plus innocente, l’émergence d’un sourire, la présence d’une jeune fille et ma face incendiée exposait à tous le trouble qui me consumait. J’étais un brûlot, un éclat d’anthracite, une braise, un tison ! Je calculais bien mal la portée de mes émotions, moi qui perdais contenance devant ceux qui ne s’émeuvent plus. J’en pleurais quelquefois, des larmes acides, des larmes de sang, des traînées piquantes qui me labouraient la face. Oui, j’étais de ces gosses qui pleurent et qui ne s’arrêtent plus, qui ont mal et ne savent pas pourquoi. J’appartenais à cette tribu d’enfants qui refusent d’être nés, mais qu’on engage méthodiquement dans le sentier des obligations, des « tais-toi », des « ferme la bouche quand tu manges », des « change de slip plus souvent, tu transpires », et qu’on enflamme avec des riens, pour qui l’on fait des tours de magie, faciles et fascinants, qu’on éduque au mystère des objets lointains, mais qu’on n’initie jamais. Aucune révélation, aucune certitude, mais bon nombre de sourires entendus, remarques sibyllines, regards courroucés, bras dressés, joues tendues, lèvres jointes, mots retenus. On allait à ma découverte, comme on entre dans un musée ; j’étais un nu de complaisance, rebelle à la fouille corporelle je portais mes stigmates avec angoisse, des culottes courtes et des chemises amidonnées. Lorsque j’étais ainsi fagoté, les géants me trouvaient à leur goût, mais les gamines pouffaient sur la plate-forme du tram ; je les aurais étranglées, les larmes me montaient aux yeux, je les aurais embrassées aussi, sur la bouche, dans le cou, mais il était évident que jamais je n’embrasserais personne, j’étais le bâtard de quelqu’un, le gnome, le « signor » boutonneux. Et dire que mon oncle m’a promis une épingle de cravate, comme la sienne, et que je devrai la porter, et que j’aurai l’air d’un veau d’or avec de gros yeux et que plus rien jamais ne me paraîtra normal, naturel, évident…